Un peu d'histoire

 

 

Préambule            

 

Dans son évolution historique, l'enseignement de la théologie à Neuchâtel reflète les mutations successives survenues dans l'histoire politique et sociale du pays neuchâtelois. Dans ce sens, l'histoire de la Faculté de théologie, ou de ce qui en tint lieu, n'est pas seulement une caisse de résonance de la vie de l'Eglise issue de la Réformation du XVIe siècle; mais elle est faite aussi des ruptures, voire des révolutions, de l'histoire neuchâteloise dans son ensemble.
 

Dès 1530    
Dès l'adoption de la Réforme protestante, en 1530, sous l'impulsion de Guillaume Farel, les ecclésiastiques se réunirent régulièrement en un "convent" qui sera dès lors connu sous le nom de Compagnie des pasteurs ou de Vénérable Classe. C'est elle qui porta le souci, caractéristique du mouvement réformateur, de la formation théologique des pasteurs. Durant plus de trois siècles, jusqu'à sa suppression en 1848, elle assura cette formation, dans le cadre d'un enseignement privé pris en charge par les pasteurs, en marge du pouvoir civil présidé, jusqu'en 1707, par des princes catholiques.
Les premiers pasteurs réformés furent d'anciens curés, puis, dans la seconde moitié du XVIe siècle, des maîtres d'école que la Compagnie des pasteurs consacrait par imposition des mains. La Classe procurait en privé des leçons théologiques de base; ceux qui se proposaient pour le "saint ministère" (les "proposants") complétaient leur formation dans une Académie "étrangère" (Bâle, Strasbourg, puis Lausanne, Genève, Saumur entre autres et plus tard, quand Neuchâtel sera devenue principauté du roi de Prusse, Berlin, Marbourg, Tübingen, Greifswald, etc.).
Cette double voie de formation, privée, ecclésiale et neuchâteloise d'une part, publique, académique et étrangère d'autre part, deviendra courante; même quand Neuchâtel disposera de sa propre Faculté de théologie (voire de deux facultés !), les étudiants iront fréquemment parfaire leur formation dans une faculté extérieure.

Autour de 1700     Vers la fin du XVIIe et dans la première moitié du XVIIIe siècle, l'enseignement de la théologie à Neuchâtel, toujours sous la responsabilité de la Vénérable Classe, fut dominé par la personnalité de Jean-Frédéric Ostervald. "Depuis environ 40 ans, lit-on dans le Mercure Suisse de 1737, les étudiants en théologie profitent des instructions de l'illustre M. d'Ostervald. Ce grand théologien, sans prendre le titre de professeur, ni recevoir aucun honoraire, a toujours continué ses leçons avec beaucoup de régularité au grand avantage des étudiants."
C'est l'époque aussi où Neuchâtel changea de souverain; une mutation qui aurait pu s'accompagner de la création d'une académie neuchâteloise. En effet, parmi les promesses faites par la Prusse pour faire pencher en sa faveur le choix des Neuchâtelois figurait, en 1707, celle d'une académie. Promesse qui ne se réalisa qu'en 1838, voire 1841, date de l'inauguration de la première Académie de Neuchâtel.

Il y a 150 ans      Le milieu du XIXe siècle procura à Neuchâtel un enseignement théologique de type académique, et ce à travers les affrontements entre l'Eglise et l'Etat, entre l'autorité ecclésiastique défendue par la Vénérable Classe et les revendications combatives et laïcisantes du jeune Etat républicain. Une tension qui marqua tout le siècle et dont sortirent, en 1873-74, une scission de l'Eglise et deux Facultés de théologie.
Soucieuse d'améliorer les études de théologie des futurs pasteurs, la Compagnie des pasteurs avait, en 1833, décidé la création de deux chaires de théologie, l'une de théologie systématique, l'autre de théologie critique et exégétique. La durée des études devait être de deux ans à Neuchâtel, complétée par trois ou quatre semestres à l'étranger. L'enseignement se répartissait sur huit mois, à raison de six heures hebdomadaires. Cet embryon de faculté de théologie devait donc continuer le type de formation mis en place 150 ans plus tôt par J.-F. Ostervald. La Classe gardait la haute main, par sa Commission des études et des proposants, sur l'enseignement, les professeurs et les étudiants. Les fondateurs de cette école de théologie précisaient que les étudiants devaient "avoir une conduite sage et réglée, s'étudier à l'humilité et la gravité, observer dans leurs habillements et dans tout leur extérieur les bienséances de leur état, s'abstenir de vains divertissements et vivre dans la retraite, loin de la dissipation...".
En 1841, on ajouta à la dogmatique et à l'exégèse une chaire d'homilétique et d'histoire ecclésiastique. Trois professeurs, payés par les fonds de la Vénérable Classe, assuraient l'enseignement dans ces différentes disciplines.
La tourmente révolutionnaire et le passage de Neuchâtel au régime républicain emportèrent, dans l'élan de 1848, la Vénérable Classe, son école de théologie, mais aussi la première et éphémère Académie (1838/41-1848). Curieusement, mais logiquement pour l'époque étant donné les tensions dues à la laïcisation, cette première Académie offrait un enseignement de "littérature sacrée" pris en charge par deux professeurs-pasteurs, mais ne formait pas les étudiants au ministère pastoral. Jalouse de son monopole et de son indépendance, la Classe avait repoussé en 1838 les offres du gouvernement désireux d'intégrer l'enseignement de la théologie et la formation des pasteurs dans la première Académie.
Après 1848, il n'y eut plus ni Classe ni Académie. Le pouvoir ecclésiastique, qui avait exercé durant trois siècles une autorité absolue, fut remplacé par un synode, reflet ecclésiastique de l'idéal parlementaire démocratique. C'est donc le Synode qui reprit de l'ancienne Classe la responsabilité de la formation théologique. En fait, rien ne changea durant les deux décennies suivantes dans le cycle d'études existant. Les chaires furent repourvues en 1850 par le Synode, l'une étant attribuée à un ancien professeur d'avant l'instauration de la république, les deux autres à des pasteurs "dévoués autant que capables".
En 1853, les étudiants étaient au nombre de 13; ils avaient été 12 en 1849. Et ils seront 3 ou 4 en moyenne à commencer les études durant les années suivantes. Cette école ecclésiastique de théologie put ainsi poursuivre ses activités dans les années 1860, sans changement notoire, et sans que la fondation de la seconde Académie en 1866 (elle deviendra l'Université de Neuchâtel en 1909) n'eût plus spécialement influencé son existence.

La crise de 1873-1874      Il en sera tout autrement en 1873-74. La scission survenue en ces années-là dans l'Eglise réformée suite à la loi ecclésiastique entrée en vigueur, sans votation populaire, en septembre 1873, provoqua une rupture dans l'unité de l'enseignement théologique et dans le corps des étudiants en théologie de Neuchâtel.
Se voulant l'héritière, dans sa Constitution et ses principes, de l'"Eglise réformée neuchâteloise" d'avant la scission, l'"Eglise évangélique neuchâteloise indépendante de l'Etat" continua en automne 1873 l'enseignement et la formation pastorale selon la structure et la pratique précédemment en vigueur. Les trois professeurs de l'ancienne organisation (dont l'exégète Frédéric Godet) poursuivirent leur enseignement dans ce qui sera désormais la Faculté "indépendante". Les locaux, eux aussi, soulignèrent la continuité, l'auditoire des "indépendants" étant, comme avant 1873, situé dans l'immeuble Sandoz-Travers, au no 3 de la rue de la Collégiale. Dès l'adoption du règlement de sa Commission des études et des proposants, en juin 1874, la Faculté de l'Eglise indépendante avait acquis la structure selon laquelle elle accomplit sa tâche, à quelques modifications près, jusqu'en 1942, date d'une nouvelle mutation.
Parallèlement, le gouvernement neuchâtelois se vit dans l'obligation, dès la scission de 1873, de créer un cycle d'études de théologie intégré à la seconde Académie, dans le but de former les pasteurs des paroisses de la nouvelle "Eglise nationale du canton de Neuchâtel". Faculté "nationale" à laquelle un décret du Grand Conseil donna le jour le 19 décembre 1873.
Par-delà les dissensions politiques, les documents permettent de vérifier la parenté existant, malgré tout, entre les deux facultés. Leur dédoublement était la conséquence des affrontements socio-politiques d'une Eglise gardienne du passé et conservatrice d'un crédit spirituel incontestable en dépit de la laïcisation, avec un Etat nouvellement républicain, désireux de soustraire à l'Eglise (et surtout aux ecclésiastiques) entachés de monarchisme décadent, une autorité qu'il revendiquait dorénavant pour lui-même.
L'unité de l'enseignement théologique à Neuchâtel en fera les frais pendant soixante-dix ans. Pourtant, entre les deux facultés, les rapports seront souvent guidés par le respect mutuel et la collaboration. Les disciplines enseignées étaient les mêmes; dans l'ordre réglementaire: l'Ancien Testament; le Nouveau Testament; la théologie systématique; la théologie historique et pratique. La durée des études sera équivalente: quatre ans.
Il y eut cependant des différences d'orientation théologique, dues au conflit entre théologies "orthodoxe" et "libérale". La Faculté indépendante se montra particulièrement exigeante quant à l'exégèse: entre 90 et 100 chapitres bibliques étaient à revoir pour les examens finals ! D'autre part, l'enseignement en Faculté nationale permettait l'étude des "sciences religieuses", sans entrée dans le ministère pastoral. Cependant, malgré les différences et les antagonismes latents, nous trouvons dès 1873 des exemples de collaboration. En 1874, faute de professeur, l'Académie envoya ses premiers étudiants (deux !) faire l'hébreu et l'exégèse de l'Ancien Testament à l'auditoire de la faculté rivale. Et en 1941, juste avant la fusion, le professeur Neeser, systématicien à la "nationale", regroupa les étudiants des deux facultés, pour des cours communs, à l'Université.
Dès 1920, un projet de fusion des deux facultés était en discussion; cependant, il faudra attendre 1942 pour le voir aboutir, dans le sillage de la réunification des deux Eglises réformées neuchâteloises.


Combien d'étudiants?  La crise de 1873/74 fut néfaste au nombre des étudiants. En 1874, il y en eut deux à la Faculté indépendante et deux à la Faculté de l'Académie ! Le chiffre augmenta, heureusement, de part et d'autre. En 1890, il fut de 28 à la Faculté indépendante et de 23 à la "nationale"; en 1920, respectivement de 24 et de 15; en 1939, juste avant la fusion, de 22 et de 19.
Durant les vingt premières années de leur existence, de 1873/74 à 1898/99, les deux facultés avaient formé 166 licenciés en théologie, neuchâtelois, suisses ou étrangers. En cours d'études, beaucoup firent un séjour dans une autre faculté, suisse ou étrangère. Un grand nombre, surtout de la Faculté indépendante, partit dans les champs de mission en Afrique. A moindre distance, les deux facultés devinrent les lieux de formation habituels des futurs pasteurs des paroisses du Jura Bernois. A signaler aussi, en particulier à la Faculté indépendante, le passage de nombreux étudiants français, aux noms bien connus du protestantisme d'outre-Jura: Maury, de Robert, Merle d'Aubigné, Delteil, etc.
  
Les premières étudiantes!      C'est la Faculté "nationale" qui accueillit en 1912 la première étudiante; elle venait de... Pologne ! et s'appelait Lucie Schmidt. Elle fut une exception à la règle de l'hégémonie masculine, car la deuxième immatriculation d'une jeune fille ne suivit qu'en 1932. Du côté "indépendant", on procéda en 1915 à la modification du règlement qui précisa désormais "que les personnes du sexe féminin (étaient) admises à la Faculté à titre d'élèves régulières et d'auditrices". La première étudiante (Nelly Houriet) y fut inscrite en 1922 et reçut sa licence quatre ans plus tard. Craintes et réticences s'exprimèrent à ce propos: on était encore loin du ministère pastoral féminin. En voici quelques extraits, tirés d'un rapport synodal de 1913:
"La possession de ce grade (de bachelière en théologie) ne leur conférerait pas le droit ni la possibilité d'exercer le ministère pastoral..." "On a fait observer que des jeunes filles arrivant au cours avec un bagage scientifique trop léger et une maturité d'esprit insuffisante y boiraient un lait trop fort..."
Danger aussi pour les professeurs:
"dans le désir de se mettre à la portée de cet aimable essaim avide de les entendre, qui sait si ces derniers ne se laisseraient pas aller à cultiver le côté brillant de leur enseignement au détriment de sa substance."
Enfin, soupçon poétiquement prémonitoire de nos devanciers:
"Notre Faculté de théologie... s'abrite au milieu des vieilles pierres de l'immeuble Sandoz-Travers, dans un endroit retiré et tranquille qu'ombragent les tilleuls de la terrasse du Château. Ceci lui donne un caractère marqué de travail intime et familial. N'y aurait-il pas imprudence à laisser voisiner dans l'étroite salle de cours ou dans le préau ou sur la terrasse des jeunes des deux sexes qu'une même foi peut conduire par une pente naturelle au rapprochement des coeurs."
La vision n'était pas si fausse !
 

En1942-1943, la fusion      En 1942-43 survint une nouvelle mutation. La fusion des deux Eglises réformées, nationale et indépendante, entraîna la fusion des deux facultés de théologie. En pleine période de guerre mondiale, quelque peu bouleversés par les mobilisations, et néanmoins protégés par la neutralité helvétique, les étudiants réunis tentèrent bon gré mal gré de former dès lors une faculté unique. On sut trouver des accomodements: l'un des derniers rapports synodaux de l'Eglise indépendante signale "que tous les professeurs actuels (= de 1942) qui ne se retireraient pas continueraient leur enseignement à l'avenir".
Séparée de l'Etat, mais "reconnue d'intérêt public", la nouvelle "Eglise réformée évangélique du canton de Neuchâtel" (EREN) signa avec l'Etat un concordat dans lequel fut fixé le statut de la Faculté de théologie. Celle-ci fit désormais partie de l'Université; une commission des études, nommée par le Synode, assurait le lien entre elle et l'Eglise. Nommés par le Synode, les professeurs, agrégés au corps pastoral de l'EREN et donc pasteurs, faisaient partie du Sénat de l'Université. Leur traitement était à la charge de l'Eglise.
Une fois de plus, le changement ne semble pas avoir favorisé la fréquentation de la nouvelle faculté unifiée. En 1950, il n'y eut que 9 étudiants inscrits pour les quatre années. Mais leur nombre s'accrut rapidement; ils furent 33 en 1960, 29 en 1970 (plus de 26 doctorants inscrits !) et 44 en 1980.
Du point de vue de l'enseignement, cette période fut marquée par des personnalités qui ont nom, entre autres, Philippe-H. Menoud, Jean-Louis Leuba, Jean-Jacques von Allmen, Robert Martin-Achard. Bien des pasteurs actuellement en fonction doivent leur formation théologique à ces professeurs qui contribuèrent au rayonnement, académique et oecuménique, de notre petite Faculté.


  


L'histoire immédiate      Enfin, dernier changement et nouvelle étape: en 1980, la Faculté de théologie réintègre juridiquement l'Université et retrouve un statut d'Etat. Le corps enseignant est nommé par le Conseil d'Etat, sur proposition du Conseil des Professeurs. La Faculté doit, au préalable, requérir l'avis du Conseil synodal. Une Commission des études, bien différente de celle qu'avait instituée en 1831 la Vénérable Classe, assure depuis lors le lien entre la Faculté et l'Eglise. Intégrée de droit dans l'Université, la Faculté peut assumer en toute indépendance sa tâche académique et l'Eglise reconnaît en elle l'instance universitaire dont elle a besoin pour la formation de ses futurs ministres.