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Patrimoine immatériel

La plus grande partie de la Suisse romande - Genève, Vaud, Neuchâtel, ainsi que les parties francophones de Fribourg et du Valais - appartient au domaine linguistique du francoprovençal, langue gallo-romane qui s'est développée dans un espace à peu près triangulaire au sud-est de la France, dans la zone de rayonnement des voies de transit alpin du Grand et du Petit Saint-Bernard, qui reliaient Aoste à Lyon; les premières particularités linguistiques du francoprovençal sont documentées depuis la fin du VIe siècle. Le canton du Jura, par contre, appartient au domaine d'oïl: les parlers jurassiens s'apparentent aux dialectes franc-comtois, qui sont de type français (Kristol 1999). Ces langues dites traditionnelles, disparues au début du XXe siècle dans les cantons de Genève, Vaud, Neuchâtel, sont encore utilisées par la dernière génération de locuteurs jurassiens, fribourgeois et valaisans. Ces langues autochtones forment une partie constituante du patrimoine linguistique de la Suisse romande. Le projet que nous allons développer semble s'inscrire parfaitement dans l'optique des Conventions de l'UNESCO de 2003 et de 2005 visant la valorisation de l'identité culturelle, de l'image du pays et des valeurs transmises de génération en génération.

Nous disposons actuellement d'un important corpus de manuscrits reflétant la tradition orale de deux régions linguistiques différentes : le Jura et le Valais. Il s'agit de contes et récits inédits recueillis sur le terrain au cours du XXe  siècle lors de veillées et de rencontres informelles, situations ancrées dans la réalité quotidienne d'autrefois. Comme l'a bien démontré Simonsen (1981), la pratique du «contage» a presque disparu en Europe, hormis pour les enfants. Il est regrettable que les folkloristes se soient intéressés prioritairement au contenu des contes et non aux conditions de réalisation de la narration orale (en tant que forme esthétique originale et phénomène anthropologique). Il existe d'ailleurs une abondante littérature de tradition orale destinée au grand public et beaucoup de contes recueillis par des dialectologues avec des objectifs linguistiques mais ces matériaux n'ont pratiquement jamais été exploités de manière scientifique et les questions qui nous concernent sont très peu étudiées.

Nos matériaux permettent de documenter encore la pratique de la transmission orale d'un savoir culturel et ethnographique. Le corpus jurassien comprend environ 1000 contes en dialecte d'oïl. Nous possédons des informations méthodologiques sur le travail du collecteur, fournies par le collecteur lui-même (Surdez 1942) par sa correspondance et son autobiographie, inédites à ce jour. Le corpus valaisan est constitué de environ 300 récits manuscrits en francoprovençal recueillis par Rose-Claire Schüle (1963, 1998, 2006) dans sa monumentale entreprise ethno-linguistique conduite dans la commune de Nendaz, ainsi que d'une dizaine de contes manuscrits recueillis dans la même commune en 1906 par Jules Jeanjaquet, conservés aux archives du Glossaire des patois de la Suisse romande (GPSR). Pour les deux corpus, nous disposons des informations concernant les pratiques du travail de la collecte, la date, le lieu et l'identité du conteur, détails qui sont souvent absents dans les éditions de contes et récits. Il faut souligner que les matériaux à étudier ne sont pas des ethnotextes ou des transcriptions phonétiques précises mais des notations écrites de la part des enquêteurs. Le transfert à l'écrit d'une version orale, sans le support d'un enregistrement, est un exercice difficile et exigeant : la tradition écrite exerce inévitablement une influence sur l'enquêteur.

Dans une première phase, nous allons opérer une sélection dans le corpus à notre disposition étant donné le nombre important de matériaux disponibles. L'analyse scientifique du corpus ainsi que le travail d'édition prévoient les étapes suivantes : saisie des textes sur support informatique, translittération en système phonétique international (IPA) et en graphie valaisanne unifiée, traduction littérale en français accompagnée de commentaires et notes linguistiques (aspects lexicaux, sémantiques, étymologiques, morpho-syntaxiques) sur le modèle des éditions philologiques de textes anciens. Chaque conte sera précédé d'une présentation basée sur divers axes de lecture possibles : axe diachronique (comparaison entre les différentes versions de contes), axe sémiotique (classification des thèmes selon les catalogues de Aarne/Thompson (Uther 2004) et Ténèze/Delarue (2002) et observations sur l'adaptation d'une variante à la réalité locale), commentaires historiques, géographiques et ethnographiques.

Le travail final sera complété par une introduction générale sur la littérature de tradition orale, sur la pratique ancestrale des veillées de contes dans nos régions, sur le transcodage oral-écrit, ainsi qu'une caractérisation des variétés dialectales représentées. Nous pensons également fournir un double glossaire sélectif des termes nécessitant explication, pour les deux langues concernées. Ce travail permettra de rendre ce riche corpus disponible à la recherche dans différentes disciplines ainsi qu'au grand public.

Mots clés : Transcodage oral-écrit, patrimoine linguistique de la Suisse romande, insertion du conte oral dans la réalité locale, édition critique et analyse linguistique de corpus oraux inédits

Equipe de projet

Financement

Cette recherche constitue le sous-projet B du projet FNS-Sinergia "Intangible Cultural Heritage: the Midas Touch" (sous la direction de la prof. Ellen Hertz) et parrainé par l'Institut d'ethnologie de l'Université de Neuchâtel, en collaboration avec les Universités de Bâle, Lausanne, le musée d'ethnographie de la ville de Neuchâtel, le CNRS et la Haute Ecole-Arc.

N° de projet FN CRSI11-127570/1.