Carte d'après G. Tuaillon (1972), "Le francoprovençal. Progrès d'une définition",
Travaux de Linguistique et de littérature X, 1, 337; complétée.
La
Suisse romande prolonge de façon naturelle l'espace francophone
«hexagonal». Sans être politiquement française, elle partage dans une
très large mesure l'histoire linguistique et culturelle de la
francophonie européenne. Comme toutes les régions francophones
actuelles, elle a adopté au cours de son histoire la «langue du roi»,
devenue «langue de la raison» au siècle des lumières. A l'instar de
toutes les régions de l'Est de la France et la Wallonie, elle est
pourtant marquée aussi par la frontière linguistique et le voisinage
immédiat du monde germanique.
Comme toute la Suisse, l'espace qui forme aujourd'hui la Suisse romande
a été romanisé à la suite de la conquête romaine, entre le IIe s. av.
J.-C. et le début de l'ère chrétienne. Depuis 2000 ans, la Suisse
romande est donc un pays latin. À différence de la Suisse alémanique,
sa tradition linguistique est aussi restée latine: l'arrivée des
peuples germaniques, à partir du Ve s., l'a peu marquée. En particulier,
l'implantation des Burgondes n'a pas laissé de traces importantes.
La
plus grande partie de la Suisse romande - Genève, Vaud, Neuchâtel,
ainsi que les parties francophones de Fribourg et du Valais -
appartient au domaine linguistique du francoprovençal, langue
gallo-romane indépendante qui s'est développée dans un espace à peu
près triangulaire au sud-est de la
France, dans la zone de rayonnement des voies de transit alpin du Grand
et du Petit Saint-Bernard, qui reliaient Aoste à Lyon; les
premières particularités linguistiques du francoprovençal sont documentées depuis la fin
du VIe siècle.
L'espace francoprovençal moderne comprend le Forez, le Lyonnais, la
Savoie, la partie méridionale du Jura français, la plus grande partie
de la Suisse romande, ainsi que la Vallée d'Aoste. Le canton du Jura,
par contre, appartient au domaine d'oïl: les parlers jurassiens
s'apparentent aux dialectes franc-comtois, qui sont de type français.
Quant au Jura bernois, il forme une zone de transition, avec des
dialectes proches du franc-comtois dans le nord-est, des dialectes de
type francoprovençal dans le sud-est, et des dialectes intermédiaires
au centre.
Pendant tout le Moyen Âge - et jusqu'à une époque relativement récente
- les parlers francoprovençaux et jurassiens ont été le véhicule de la
communication orale quotidienne en Suisse romande, dans toutes les
régions et dans tous les milieux sociaux. La pratique dialectale
commence à fléchir vers la fin du XVIIIe s., tout d'abord dans les
villes protestantes comme Genève ou Neuchâtel. Cette évolution est due
à un ensemble de facteurs concomitants, politiques, sociaux et
idéologiques. À Genève, il n'est pas exclu que les «immigrés» nés de
parents étrangers, souvent Huguenots, qui formaient la majorité de la
population, mais auxquels l'oligarchie genevoise refusait les droits
politiques, aient commencé à rejeter dès 1750 environ la pratique d'un
dialecte qui pour eux s'identifiait avec une «nation» qui n'était pas
la leur. Malgré cela, l'écrit politique en dialecte genevois des années
1790 trouve encore son public sans qu'il soit nécessaire de le
traduire.
Le recul de la pratique dialectale a sans doute été accentué par
l'évolution linguistique et culturelle qui s'impose en France au
lendemain de la Révolution. Le jacobinisme linguistique, le mépris et
la politique de répression à l'égard de toutes les langues régionales
et des dialectes (appelés «patois») a donc été très vite imitée par les
milieux intellectuels de la Suisse romande. Dans les villes protestantes
(Genève, Lausanne, Neuchâtel), on cesse de parler le dialecte local dès
la première moitié du XIXe s.
L'évolution a été particulièrement fulgurante dans les régions
industrialisées du Jura Sud (Vallon de St-Imier, Vallée de Tavannes,
Moutier). Au début du XIXe s., sous Napoléon, l'enquête de Coquebert de
Montbret atteste la parfaite vitalité des parlers autochtones dans
l'ensemble des régions jurassiennes. À partir de 1815,
l'industrialisation provoque pourtant une immigration massive dans le
Jura sud, dont la population double entre 1818 et 1900. Le brassage de
la population est tel qu'en l'espace de deux à trois générations,
l'usage des dialectes traditionnels cesse complètement. En 1903,
Gauchat écrit que dans le Vallon de St-Imier, le dialecte a disparu
«depuis longtemps». En 1936, Oscar Keller a pu interroger les tout
derniers dialectophones de l'extrême Jura Sud agricole (à
Romont-Plagne, dans l'arrière-pays de Bienne).
Dans le canton de Neuchâtel, c'est en 1904 que les enquêteurs des
Tableaux phonétiques ont pu interroger les derniers dialectophones
septua- et octogénaires. La campagne genevoise, en particulier les
communes savoyardes qui étaient devenues suisses en 1815, a conservé
ses dialectes au-delà de la première guerre mondiale; les derniers
dialectophones genevois ont disparu dans les années 1930.
Dans les trois cantons plutôt agricoles et de tradition catholique
(Valais, Fribourg et Jura), l'évolution a été plus lente. Par
conséquent, il existe encore un bon nombre de locuteurs dialectophones
dans les trois cantons, mais là encore, la rupture est achevée
pratiquement partout. Le dialecte n'est plus transmis aux jeunes
générations, et dans la plupart des villages, les dialectophones - tous
bilingues - ont 60 ans et plus. Un seul village valaisan échappe encore
à cette règle: jusque vers 1970, à Évolène, à 15 km au sud de Sion, la
quasi-totalité des enfants apprenait le dialecte francoprovençal comme
première langue; aujourd'hui encore, un tiers environ des enfants d'âge
scolaire le parle à la maison (11 enfants sur 29 à la rentrée 1995).
Évolène est ainsi le seul village de la Suisse romande où la
transmission de la langue vernaculaire n'a pas encore cessé.
Extrait abrégé et actualisé de : Kristol, Andres (1999), «Histoire linguistique de la Suisse romande: quelques jalons», Babylonia 3/99, 8-13
Références bibliographiques:
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KRISTOL, Andres (2004) : «Sur les traces du francoprovençal
prélittéraire: l'enseignement des toponymes d'origine francoprovençale
dans la Romania submersa en Suisse occidentale», in: Aux racines du
francoprovençal. Actes de la Conférence annuelle sur l'activité
scientifique du Centre d'études francoprovençales "René Willien",
Saint-Nicolas, 20-21 décembre 2003. Quart (Aoste): Musumeci/Région autonome de la Vallée d'Aoste, Bureau régional pour l'ethnologie et la linguistique, 23-38
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PANNATIER, Gisèle (1995): Le patois d'Evolène (Valais). Synchronie et diachronie d'un parler francoprovençal vivant. Thèse inédite, Université de Neuchâtel